Avoir son cheval devant les jambes

Aujourd’hui on revient sur LA notion centrale du dressage et plus généralement, de ce qui permet à notre cheval de nous porter sans se mettre en difficulté au niveau musculo-squelettique : l’énergie en avant. Plus tard, grâce à un entraînement construit, cela se transforme en amplitude longitudinale et engagement des postérieurs sous la masse… Mais la première étape : un cheval réactif aux jambes, qui se porte en avant de lui-même.

Pour modeler l’énergie du cheval et transformer son équilibre…Il faut déjà avoir de l’énergie entre les mains !

Point anatomie

Le cheval a beau être domestiqué et élevé de longue date, il fait ce qu’il peut avec ce qu’il a. N’ayant pas de structure osseuse reliant son rachis à ses épaules, il doit porter la plus grosse partie de sa masse (l’avant-main qui compte quand même l’encolure voire une tête plus ou moins imposante) via un système de suspension (imaginez un pont suspendu) sur ses antérieurs. En d’autres termes, le tout est supporté par un réseau musculaire complet. Quand les panneaux de votre selle reposent sur une partie des muscles longs dorsaux, ils reposent sur des muscles servant à se placer et qui devraient donc être capables de se décontracter plutôt que de se crisper pour tenter de vous porter.

Raison pour laquelle on met en branle toute une chaîne musculaire permettant au cheval de ne pas se blesser. Sur un système de travail aux fondations mal maîtrisées peuvent se développer des conflits de processus épineux (rapprochement ou chevauchement des épines dorsales des vertèbres) et/ou des atteintes musculo-squelettiques basses (absence d’amorti suffisant des chocs au sol et du cavalier).
Et pour ça, la première étape, c’est d’enclencher lesdites chaînes musculaires qui vont activer grâce à l’engagement des postérieurs sous la masse la sangle abdominale et les muscles concernant la face ventrale des cervicales basses (scalène et longus colli) et décontracter les muscles dorsaux ainsi que le trapèze et le rhomboïde (encolure), permettant à l’encolure et au dos de se mouvoir le plus librement possible en soutenant le thorax (montée du garrot, qui est bel est bien littérale, entre les 2 omoplates).

Devant les jambes ne veut pas dire bousculer

Un cheval « en avant », ou « devant les jambes » n’est pas forcément un cheval rapide. Il est devant les jambes quand vous avez une sensation de légèreté entre vos jambes (vs. une poutre), vous savez et vous sentez qu’il est prêt à réagir à votre prochaine demande. Le but est aussi de développer son équilibre, pas de le bousculer plus vite qu’il ne peut le faire sans terminer ses foulées correctement ; et ainsi, c’est son rythme que l’on respecte.

Ainsi, le bousculer en continu pendant une demi-heure sans but ou sans variété risque d’être la dernière des choses à faire. Vous voulez l’intéresser à aller en avant, et lui donner envie de « donner trop » vers l’avant, sans risque pour sa sécurité physique ou morale. Si vous le poussez en permanence, il n’exprime pas sa propre envie de vous faire plaisir ou de l’anticiper à aucun moment, étant donné qu’il est dans un sur-régime permanent, inconfortable (et mauvais pour ses articulations), et qu’il ne peut rien anticiper de plus que ce qu’il est en train de faire.

Donnez-lui de l’envie et de l’autonomie : des transitions montantes vives qui définissent l’allure que vous voulez qu’il maintienne ensuite, et des transitions descendantes dont l’engagement sous la masse est toujours plus important que la précision. De la même façon, dans chaque exercice ou mouvement, l’énergie disponible vers l’avant – et l’engagement – sont plus importants que l’exécution d’un mouvement « comme dans les livres » avec un angle important par exemple. Si le cheval perd l’engagement sous la masse par gourmandise, tout le bénéfice musculaire de l’exercice est perdu. Cela ne vaut pas le coup d’aller au-delà des limites du cheval à un moment t, gardez en tête qu’elles vont évoluer avec le temps et que vous pourrez demander plus, avec le temps.

Tout ce qui incite le cheval à prendre de l’énergie vers l’avant est bon à prendre tant que ce n’est pas au prix d’un équilibre compromis. En mots clairs : les transitions entre les allures rendent la réponse à la jambe plus claire, le relâchement de votre aide plus clair dans son timing aussi, mais partir au galop du pas n’est pas la meilleure idée chez un cheval froid. Il se retient dans le pas et risque d’apprendre à partir sur les épaules en traction en se jetant en avant, ou au contraire partir dans un galop à 4 temps dans lequel il n’engage pas correctement. Par contre, multiplier des transitions entre le pas et le trot, et le trot et le galop sont plus bénéfiques que de maintenir l’allure 2 fois par tour de carrière. Cette solution là doit être réservée à une situation de mise aux jambes plus avancée.
Quand vous savez qu’un exercice risque de prendre sur l’impulsion, mettez-le en sandwich entre des transitions montantes qui ne serviront qu’à motiver votre cheval dans un premier temps, avant d’être part de votre exercice par la suite.

Le choix des aides

Ne vous faites pas de grandes illusions sur vos capacités de concentration ou de contrôle de vous-mêmes : s’il y a de temps à autre un moment où le cheval ralentit l’allure sans que cela vous ait alerté, ou si vous mettez parfois les jambes sans même y penser pour entretenir ; vous ne sortez pas votre cheval de son cercle vicieux. Refusez de prendre en charge son allure « de base » à sa place : demandez une transition qui doit se suffire à elle-même (plutôt qu’une transition pour changer d’allure PUIS une autre action de jambes pour mettre de l’énergie) pour remettre votre cheval en avant. Toute allure ralentie doit être rayée de la carte par une transition descendante (puis montante) ou montante directement. Ainsi, elle va sortir progressivement de la carte des possibles.

Dans votre emploi des aides, la plus grande part revient à la posture, l’équilibre et le fonctionnement du cavalier : permettre le mouvement en avant par la position du bassin (plat des cuisses au contact et non l’arrière des cuisses et des mollets), la tension musculaire dans le dos et la paroi abdominale, la décontraction suffisante pour suivre le mouvement. Ensuite viennent les actions de jambe en elles-mêmes : vous pouvez décider « d’attaquer » à la jambe pour une réponse rapide des postérieurs, mais dans une transition dans l’allure ou pour accompagner un cheval qui s’est raccourci dans son cadre vous pouvez plutôt choisir de rapprocher vos jambes sur plusieurs foulées, jusqu’à ce que le cheval « les remplisse » en agrandissant progressivement sa foulée.

Enfin, une attention particulière doit aussi être portée à l’action des mains : si vous avez tendance à agir jusqu’à ce que votre cheval termine sa transition ou cède, vous êtes en retard ! Au moment où il a décidé qu’il allait faire une transition, leur mission est déjà terminée : si vous attendez qu’elle soit accomplie vous empêchez les postérieurs de s’engager sous la masse durant celle-ci de façon mécanique.

Vers le développement de la connexion

L’engagement et la réactivité du cheval sont une condition sine qua non pour le développement de la connexion et le gain en équilibre ensuite. La connexion est le lien, l’énergie du cheval partant de ses postérieurs, traversant librement son corps jusqu’à être réceptionnée dans la main du cavalier. Littéralement, vous sentez la poussée des postérieurs (allégée par le gain d’équilibre, mais elle ne peut pas être nulle) et la réceptionnez souplement entre vos mains pour travailler et la moduler.

La présence d’énergie est primordiale pour la capacité portante du cheval, la cohérence au cours de son dressage, et pour avoir une donnée d’alerte en cas de difficulté : quand elle disparaît, il est nécessaire de commencer par la réamorcer pour progressivement déconstruire les difficultés jusqu’à leur point de rupture et ainsi, travailler dessus. 

Le dressage n’est pas une discipline de « mémère » qui se promène, si elle l’est, quelqu’un se fourvoie ! Si votre regard n’est pas capté naturellement par un couple, il est fort possible que l’étincelle manque. Si le cheval court dans des foulées courtes mes rapides, nous n’y sommes pas non plus : ce que l’on veut c’est de la réactivité et non de la vitesse visible permanente. Pour le cavalier, tout doit être emmagasiné dans ses sensations, prêt à jaillir et servir en cas de demande.

Sportivement,

Emeline Debuire

www.integre-training.com