Le dressage moderne est-il une insulte ?

Le dressage contemporain, n’en déplaise à certains, est le dressage pratiqué de nos jours. Vous rendez-vous compte, même moi j’ai du mal à écrire moderne comme si c’était la pire des insultes. Donc, même les courants se voulant traditionalistes sont aussi de l’équitation contemporaine : il n’étaient pas en train de la pratiquer au 16e siècle, et n’en connaissent rien de plus que ce que les écrits révèlent ou sont parfois très interprétés. L’équitation moderne n’est pas forcément l’équitation compétitive, mais elle y est parfois adaptée. Pourquoi faire un fond de commerce en insultant des pratiques qu’on ne connaît pas et en laissant entendre de façon permanente qu’aujourd’hui on ne sait rien faire de nouveau qui soit respectueux des chevaux ? La tradition qui serait censée être unique garante de votre capacité à être juste envers lui ? Il y a un problème profond dans la question qui précède. (l’esclavage a été défendu à cause des traditions lui aussi, c’est jamais si simple et souvent plutôt un sophisme qu’un argument).

Pourquoi il est nécessaire de se justifier en 2020 ?!

Crevons l’abcès : le problème, ce n’est pas le mot, mais le fait qu’il ait été extrêmement négativement connoté par des auteurs qui ne l’ont jamais maîtrisé et ne s’y sont jamais vraiment intéressés. Il a même été associé à tout un tas de choses n’ayant rien à voir : dans quel univers pensez-vous sincèrement que le dressage sportif se limite à utiliser le rollkur ou des moyens de coercition ridicules (qui, contrairement à ce que je lis parfois sont TOUT sauf récents) comme si c’était une méthode de travail viable par elle-même ? Comme si c’en était même le pilier pour qui que ce soit. Si c’est le cas, rassurez-vous, ce qu’il faut blâmer c’est le manque de compétences ou de connaissances, et donc l’ignorance d’une personne, pas l’époque entière. En effet, faites le test sur Google et trouvez des photos hallucinantes de mors barbares datant de la Grèce antique (et cela concerne le globe entier, à tout un tas de périodes). Utilisez Google, et vous verrez que les enrênements, contre lesquels les écuyers du 16e siècle mettaient déjà en garde, étaient créés…Par eux-mêmes. Il est important de mettre en garde contre un matériel qui peut devenir plus dangereux qu’utile et ils étaient honnêtes face à ça. Ils n’ont pas décrit le 21e siècle et ses dérives mais bien leur propre époque. Et je vous arrête, faute de statistiques, on ne saura jamais qui était le pire (et sincèrement, on s’en fiche un peu, ça ne résout aucun problème). Les mors à levier étaient aussi déjà légion, et c’est aussi un moyen de démultiplier la force du cavalier vis-à-vis de la bouche. Mais quand je lis « moyens de coercition modernes » mes yeux saignent. N’avez-vous pas honte d’avoir à mentir sur ce que fait autrui pour défendre votre paroisse ? N’avez-vous pas plutôt un savoir-faire et des connaissances propres à défendre plutôt que d’agiter la peur de chevaux comprimés par un cavalier malhabile en mettant en rouge le mot hyperflexion à toutes les sauces ?

Regardez des conférences et des stages notamment dans le monde anglophone avec des entraîneurs de tous pays sur le versant « dressage classique » au sens morderne du terme : ils disent tous de ne pas chercher l’over-control et de laisser le cheval utiliser son encolure dans la locomotion quelle que soit l’attitude de travail. De le laisser faire des erreurs plutôt que de faire un problème et un sujet de stress pour tout. Pour de très bons résultats, par ailleurs, avec des chevaux athlétiques à la sangle abdominale en tension, au garrot soutenu et sorti, aux postérieurs actifs et rapides, aux hanches qui ne se dégagent pas en arrière.

Pourquoi le dressage sportif contemporain mérite-t-il un peu de considération ?

Le dressage moderne prend en compte toutes les connaissances accumulées et leurs innovations (et non, on ne parle toujours pas de rollkur, comme quoi les idées reçues on la vie dure !) : connaissance biologique et mécanique meilleure, meilleure connaissance produite sur les sports en général, évolution de l’élevage et des compétences dans l’entraînement qui se traduisent par des reprises à haut niveau de meilleure qualité de décennie en décennie (sur des chevaux très variables), sur la nature et la spécifité des chevaux (d’ailleurs « l’éthologie », c’est plutôt très moderne en terme d’époque de démocratisation). La connaissance, ça se passe d’idées préconçues, des jugements de valeur gratuits pour se baser sur des faits et uniquement des faits plutôt que leurs interprétations.

Que-se passe-t-il dans le dressage moderne de nos jours ?

Des reprises hautes qui deviennent autorisées en filet simple dans certains règlements, parfois ouverture d’épreuves sans embouchure. C’est si affreux que ça ? Des professionnels qui travaillent main dans la main ensemble dans des ensembles pluridisciplinaires (pas seulement des enseignants entre eux, des cavaliers entre eux, ou des juges entre eux, mais aussi en croisé avec tout un tas de disciplines associées telles que…la médecine vétérinaire, déjà.) La recherche fait évoluer des questions qui étaient controversées avec des données chiffrées, mais ouvrant aussi à admettre leurs limites liées. Quoiqu’on montre, il y a toujours une limite (enfin, plusieurs) qui va avec les conditions d’expérimentation choisies, rien ne peut être parfait. Les admettre permet des avis éclairés, et de les corriger dans des recherches ultérieures quitte à être déçus dans les conclusions. On n’assène pas de vérités. Juste un état de la connaissance actuel qui peut être remis en cause par la suite. Ce n’est pas grave. C’est comme ça qu’on devient meilleur, en se corrigeant avec le temps, pas en promulguant un dogme plus royaliste que le roi. Dans la psychanalyse, dans ce domaine, ils en savent quelque chose (ou pas).

Le dressage moderne met au centre des préoccupations l’athlète cheval et son bien-être, mais aussi l’athlète cavalier et comment augmenter sa part de travail afin d’optimiser la locomotion de son cheval. Il met au centre des préoccupations les spécifités de chaque type de cheval (notamment les chevaux de sport modernes très sensibles et qui nécessitent des compétences à jour) et comment le développer sans mettre sa santé ou son moral à risque. Il met au centre de ses préoccupations la qualité de la transmission du savoir d’une génération à l’autre afin qu’elle progresse plus loin. Il y a des erreurs, des phases difficiles, comme pour tout le monde, mais certainement pas pire qu’ailleurs. Il serait surréaliste qu’il faille s’excuser de vouloir ou non pratiquer de la compétition comme si c’était synonyme d’absence de considération pour les chevaux ou d’abus, alors que vous pratiquez des mouvements simples ou complexes pour lesquels vous préparez consciencieusement votre cheval depuis parfois plusieurs années. Beaucoup de litres de sueur, des heures de sport à côté, des dépenses exponentielles en soins pour votre cheval, un casse-tête permanent sur comment l’aider au niveau digestif, pour le faire progresser sans le mettre dans le rouge et le surmener au prix d’un risque de blessure.

Décodage pédagogique pour tous

En tant que professionnel, on se construit par des modèles positifs et par la capacité à tout faire rentrer dans un schéma global nous aidant à diriger la progression vers l’avant, dans une « big picture ». 

Ne vous construisez pas en tant que professionnel dans des guerres de chapelle mais plutôt dans ce que vous avez, vous, personnellement, à apporter au sport et à l’époque actuelle. Soyez honnête et parlez de tout ce que vous avez à apporter. Quelle portée pédagogique a un enseignant qui passe son temps à faire des sous entendus sans finir ses phrases (comme si le dressage ou l’équitation ce n’était que de l’intuition divine, vouée à ne servir que les gens touchés par la grâce), ou quand 92% de son discours, s’il était écrit noir sur blanc, ne sert non pas à la technique mais à dénigrer autrui pour asseoir son autorité (pour ne pas dire qu’on entend beaucoup d’énormités fausses qui ne sont pas connues des non-initiés). Ou alors quand il est composé simplement de discours triviaux ne pouvant pas aider vos élèves ou leurs chevaux. « arrête-le !! » quand un cavalier est embarqué, c’est le néant : bien vu, il voudrait bien l’arrêter lui aussi, mais visiblement il attend plutôt d’être éclairé sur comment mieux le faire pour ne pas mourir jeune.

Il appartient à tout le monde de progresser tout au long de sa carrière sur ces points : admettez que ni vos connaissances, ni vos compétences ne doivent rester figées dans le temps et que l’ancienneté seule ne rend pas meilleur : que votre vin devienne un millésimé et non du vinaigre demande un travail permanent de recherche et de pratique.

Prenez-vous en a l’incompétence des individus et non à l’horreur d’une époque ou d’un pays, même si c’est moins facile à démêler. Vous trouverez beaucoup de lectures de qualité meme récentes pour votre bibliothèque malheureusement peu sont traduites en français.

Emeline Debuire,

www.integre-training.com